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Réflexions avant le départ

Nous entreprendrons demain matin notre dernière journée du parcours et, grâce à Dieu, nous allons atteindre et conquérir la colline Signal. Un nom qui semble présager quelque chose. Certains d’entre nous sont des cyclistes beaucoup plus accomplis que moi et ils ont hâte de relever le défi. Quant à moi, je termine ma sixième décennie et j’espère ne pas me rendre plus ridicule que ce n’est déjà fait!

Ce sera demain la fin d’un parcours étonnant, l’achèvement d’une randonnée stimulante et parfois extrêmement intimidante. Notre arrivée au sommet de la colline Signal fera de nous des athlètes d’élite. Nous ferons partie d’un groupe exclusif qui aura franchi le Canada d’ouest en est, à bicyclette. Pour beaucoup d’entre nous, cette randonnée aura été l’expression de la chrétienté la plus authentique que nous ayons jamais vécue. Le dimanche matin, à l’église, nous pouvons faire semblant. Nous pouvons arborer une allure courageuse et prétendre que tout va très bien. Nous pouvons nous trouver un coin, de l’autre côté du sanctuaire, où nous asseoir loin de certains frères et/ou de certaines sœurs que nous ne pouvons pas supporter. Nous sourions, donnons des poignées de main et prétendons que ces gens ne suscitent pas de colère ni de rancune en nous.

Durant ce périple, nous avons vécu ensemble 64 jours; nous avons manqué de sommeil la plupart du temps et nous avons eu mal dans des parties du corps dont nous ignorions l’existence. Nous avons dormi entassés, au point de presque pouvoir toucher à la personne allongée sur le matelas voisin.

Quelque part dans le Nord de l’Ontario, Iona et moi avons dû dormir dans un coin de l’estrade du sanctuaire d’une église. Je dormais profondément, sans rêver, quand un coup plutôt violent à l’épaule droite m’a réveillé. J’ai ouvert les yeux pour apercevoir une jeune femme, debout à côté de mon lit, les bras croisés, le visage furieux et le regard foudroyant. «Vous ronflez!» a-t-elle dit d’un ton très agacé. Elle s’est ensuite tournée vers Iona et, complètement incrédule, lui a demandé: «Comment pouvez-vous dormir dans ce ronflement?»

Iona semblait plutôt perplexe. Elle a retiré ses bouche-oreilles et demandé: «Qu’est-ce que tu dis?» Nous ne pouvions pas nous éviter les uns les autres. Nous étions comme une gigantesque chaîne de forçats qui parcouraient la vie et le Canada à bicyclette. Nous avons donc commencé à voir qui vivait vraiment la vie chrétienne et qui ne la vivait pas; ce processus nous a peut-être rendus plus authentiques dans l’expression de notre propre foi.

Tout cela tire cependant à sa fin! Nous arriverons à destination en moins de 24 heures, pour nous disperser ensuite chacun de notre côté, durant les deux jours suivants. Nous n’allons jamais oublier ce qui sera arrivé. Pour le meilleur ou pour le pire, cette randonnée nous aura marqués à jamais. Je voudrais donc exprimer deux ou trois vérités, avant notre départ.

Tout d’abord, cela aura été une expérience exclusive et impossible à reproduire. D’accord, nous pourrions traverser à nouveau le Canada à bicyclette et cette deuxième expérience pourrait même s’avérer meilleure que la première, mais ce ne serait pas une copie conforme de cette randonnée-ci. Ce serait en compagnie d’autres cyclistes et la dynamique serait différente. Même si nous pouvions rassembler exactement les mêmes cyclistes, ils seraient tous différents. Je n’aurai plus jamais 59 ans et les autres membres du groupe n’auront plus jamais le même âge qu’au début de cette randonnée-ci. Nous ne sommes plus les mêmes qu’il y a deux mois. Nous pourrions nous réunir et ce serait agréable, mais cela ne ramènerait pas ce que nous avons vécu ensemble durant cette aventure. Cette expérience va nous laisser de merveilleux souvenirs, mais nous ne pourrons jamais la reproduire.

La seconde vérité est légèrement plus subtile. Nous pourrions essayer de raconter notre randonnée, mais il y a des choses que les gens ne pourront tout simplement pas comprendre. Ils pourraient s’émerveiller de l’endurance qui nous aura permis de franchir à bicyclette les 6 000 kilomètres et plus, depuis la borne du kilomètre zéro, dans l’île de Vancouver, jusqu’au sommet de la colline Signal. Ils pourraient rire en entendant certains incidents comiques qui se sont produits durant notre voyage, mais si nous commençons à parler de certaines des vérités spirituelles plus profondes que nous aurons apprises, les gens pourraient naturellement hocher de la tête, par politesse seulement. Ils pourraient essayer de comprendre, mais comme ils n’auront pas été là avec nous, ils ne pourront pas vraiment le faire. Nous serons un peu comme les enfants de la famille Pevensey, dans les chroniques de Narnia, à leur retour à leur vie plutôt banale, en Angleterre. Ils savaient avoir été des rois et des reines au royaume de Narnia, mais en Angleterre, ils étaient des enfants tout à fait ordinaires, sans absolument rien de spécial.

Permettez-moi d’élargir la métaphore en parlant de certaines des choses plutôt mystiques que j’ai vécues durant cette randonnée. Certains diront que j’ai eu trop chaud au soleil, que mon casque protecteur m’a trop serré la tête ou encore que ma selle a fini par me rendre complètement cinglé. Mes confrères et consœurs cyclistes ne penseront cependant pas ainsi, leur cœur étant en accord avec mes souvenirs.

Il y a des jours où nous avions l’impression de pouvoir rouler indéfiniment. Nous avions le vent dans le dos et la température était agréable. En filant le long de l’autoroute, nous aurions juré avoir aperçu, du coin de l’œil, Aslan courir en bondissant à vos côtés, dans le fossé, en souriant presque. Ce sourire était une bénédiction et nous nous sentions invincibles. Rien ne pouvait nous atteindre sans d’abord passer par lui. Nous ressentions une joie inexplicable.

Et que dire des jours, dans le Nord de l’Ontario, où nous longions des routes bondées de gigantesques camions de transport du bois. Quand ils nous dépassaient, la dépression créée le long du camion nous aspirait. Je me souviens d’avoir roulé sur un accotement étroit alors que deux camions se sont rencontrés à quelques centimètres de moi à peine : je pouvais presque sentir l’haleine chaude d’Aslan, ce dernier exhalant doucement pour empêcher le camion de m’aspirer sous ses roues.

Ce furent des moments magiques. Des moments inoubliables. Nous faisons maintenant partie de la vie les uns des autres. Nous ne pourrons peut-être jamais reproduire cette expérience. Peu importe. Personne ne pourra pleinement comprendre ce que nous aurons vécu, et ce n’est pas nécessaire non plus. Dieu nous a touchés et nous ne serons plus jamais les mêmes. S’il y a quelque chose à retenir de cette randonnée, c’est peut-être le désir d’être réceptif à chaque nouvelle aventure que Dieu envisage pour nous et de foncer dans ces dernières pour en bénéficier au maximum, parce que ces occasions pourraient ne jamais se représenter.

Je conclus par une réflexion du père Thomas Ryan, l’ancien directeur du Centre canadien d’œcuménisme, à Montréal. Cette dernière est pertinente, des représentants d’une vingtaine de confessions ayant participé à cette randonnée.

«Quand Dieu va nous réunir à nouveau (moyennant notre volonté de coopérer), la grande Église se caractérisera par la dignité et l’érudition des anglicans, l’ordre et les sacrements des catholiques romains, la fraternité chaleureuse des méthodistes, le désir de bonnes prédications des presbytériens et le respect de la sainte théologie des luthériens. Il y aura le souci du salut individuel des baptistes, le respect des droits des membres laïques des congrégationalistes, la dépendance envers le Saint-Esprit des pentecôtistes et l’appréciation du silence des quakers. Nous aurons le sentiment communautaire des mennonites, l’intervention sociale de l’Armée du Salut et l’amour de la Bible des réformés, le tout emballé dans la révérence des orthodoxes devant le mystère de Dieu.»

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