Suna manna?

(Le 30 septembre est la Journée mondiale de la traduction des Nations Unies. Pour souligner cette journée et l’importance de la traduction biblique, nous mettons en vedette la présente entrée de blogue qu’a rédigée Jeff Green, l’un de nos conseillers en traduction. La Société biblique canadienne s’est engagée à traduire fidèlement la Parole de Dieu. Ce n’est cependant pas toujours facile, surtout si une langue n’a pas les mots qui permettraient de traduire exactement un texte d’origine en araméen, en grec ou en hébreux. Le récit ci-dessous illustre ce défi et montre comment les traducteurs ont trouvé l’expression exacte).

Deux des initiatives de traduction biblique en langues inuites dont s’occupe actuellement la Société biblique canadienne (SBC) sont celles de l’iñupiaq de North Slope, qui se parle en Alaska, et de l’inuktitut de l’Arctique de l'Est, qui se parle au Nunavut et dans la région du Nunavik, dans le nord du Québec. La SBC aide actuellement des traducteurs inuits à réviser la première édition de la Bible en inuktitut, laquelle a paru en 2012. La Société biblique américaine a publié le Nouveau Testament en iñupiaq en 1992 ; la SBC, quant à elle, offre du soutien relativement à la traduction de l’Ancien Testament, aidant actuellement les traducteurs à revoir le Pentateuque et les Psaumes.

J’étais en train de vérifier la traduction en iñupiaq du chapitre 16 de l’Exode, où on lit que Dieu a envoyé de la manne et des cailles pour nourrir son peuple après le départ de l’Égypte, quand je suis tombé sur une difficulté de traduction intéressante, que les Inuits ont résolue de façon remarquable. Le terme manne, dans le texte hébreu original, fait appel à un jeu de mots : man signifie nourriture en hébreu, la prononciation ressemblant au terme hébreu « quoi ? », lequel s’écrit normalement mah ; cependant, en Exodus 16,15, le mot « quoi ? » est man, tout comme le terme signifiant la manne. En voyant la manne pour la première fois, les Israélites se sont exclamés : « Qu’est-ce que c’est ? », soit man hu’ en hébreu, et le verset Exode 16,31 indique qu’ils ont appelé cette nourriture man, ce qui est le mot d’interrogation « quoi ? » qu’ils avaient utilisé antérieurement. En d’autres termes, cette nourriture s’appelle « quoi ? » en hébreu.

Ce genre de jeu de mots est habituellement impossible à reproduire en traduction. Je ne connais aucune traduction où l’on appelle la nourriture « quoi ? », et je peux imaginer qu’une telle traduction ne ferait que tourner en rond :

« Comment s’appelle cette nourriture ? »
« Quoi. »
« Le nom de cette nourriture ? »
« Oui, qu’est-ce que tu veux savoir ? »
« Comment ça s’appelle ? »
« Tu l’as dit ! »
« J’ai dit quoi ? »
« C’est ça. Tu viens de le dire encore une fois ! »

Mais revenons à notre sujet !

Au lieu de cela – et sagement d’ailleurs (!) – les traductions bibliques, si elles se donnent la peine de transmettre ces renseignements, font appel à des notes en bas de page expliquant pourquoi on appelle cette nourriture de la manne. La version PDV, par exemple, donne la note en bas de page suivante quant à Exode 16,31 : « En hébreu, ce nom rappelle la question des Israélites : Qu’est-ce que c’est ? (voir le verset 15). » Au fait, nous disons manne en français, plutôt que d’utiliser le terme hébreu man, parce qu’aux versets 6 et 7 de Nombres 11, dans la version des Septante, soit l’ancienne traduction en grec de l’Ancien Testament, on a traduit le terme par manne, et le Nouveau Testament (également rédigé en grec) appelle également cette nourriture manne et non man. Nos Bibles françaises suivent donc l’exemple établi par le grec.

Revenons aux Inuits : comment ont-ils résolu cette difficulté de traduction ? Tant dans la traduction de la Bible en iñupiaq qu’en inuktitut, la question « Qu’est-ce que c’est ? », en Exode 16,15, a été rendue par « Suna manna? » (les langues inuites étant toutes étroitement liées, il n’est pas surprenant qu’on puisse utiliser exactement les mêmes mots dans ce cas-ci). Suna est le terme interrogatif « quoi ? » et manne, dans ces langues, renvoi à une masse ou à un ensemble d’articles : « Suna manna ? » signifie donc quelque chose comme « Qu’est-ce que c’est tout ça ? », ce qui est exactement ce qu’on pourrait imaginer les Israélites dire en voyant le sol couvert de manne. Non seulement ces deux langues inuites ont un mot qui ressemble à manne, mais l’expression convient parfaitement à la situation !

 

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Jeff Green

À propos de l'auteur : 

Jeff Green est conseiller en traduction chez la Société biblique canadienne. Il s’occupe de traduction biblique depuis 2001. Sa famille et lui ont passé onze ans en Asie, où Jeff travaillait pour le compte de Wycliffe-SIL à titre de linguiste-traducteur, conseiller en linguistique, conseiller en traduction et coordonnateur d’un réseau d’initiatives de traduction biblique, dans la région de l’Himalaya. Depuis sa venue chez la SBC, Jeff agit surtout comme conseiller relativement à des initiatives de traduction biblique en langues inuites, à l’invitation de communautés et d’églises inuites. Sa famille et lui habitent Oshawa, en Ontario.